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31/03/2009

Au commissariat

Sa machine à écrire date sûrement des années quarante. Il tape sur les touches précautioneusement, sans doute pour ne pas les enfoncer encore plus. Le feuillet d'ancrage tombe sans arrêt, alors il le remet. Il continue de taper à la machine ce qu'on lui dicte, ajuste la feuille qui part de travers. Un verre de carrion, rapporté du café d'en face, à demi plein, ou à demi vide sur sa table. Peu de papier. Un bureau lisse, usé. Portrait des deux Rois, Hassan II et Mohamed VI, en haut. Il se dégage des locaux une fatigue incommensurable. Ces murs ont vu des choses, des détresses que mes pires cauchemars n'imaginent pas. Il ne peut pas en être autrement. On est à Beni Makada, l'un des quartiers les plus dangereux de Tanger.

 

Il a une moustache bien sûr. Une panse bedonnante, une chemise blanche, peut-être devenue rèche par les lavages répétés à la main au savon Tide.

Quelques instants plus tôt, lassé d'attendre, après une heure et demi sur des chaises, on avait tendu à un autre une feuille où l'on avait consigné tout ce qui s'était passé. Il avait regardé la feuille, puis il avait dit, un sourire aux lèvres: "Tu te crois en Europe ici ou quoi?... Attend le commissaire, comme tous le monde."

Le commissaire justement, arrivé à 10h30, derrière sa machine, nous regardait, puis me regardait. Il demanda à mon père: "C'est ton fils?" "Oui, oui..." Il s'adressa alors vers moi. "Tiens, va attendre en bas mon garçon" Le truc classique. Une transaction. Pas de témoins. Derrière la porte que je fixai, la scène que j'imaginais correspondais à celle que mon père me décrira par la suite.

 

"Et bien, tu nous paierais pas ce café?" dit-il, en désignant le verre devant lui sur la table.

50 dirhams. Il le met dans sa poche. "L7ala d3ifa". La situation est pauvre, se justifie-t-il. Bon, tu veux que je travaille avec toi? "Ne khdem m3ak", formule magique qui veut dire: si tu veux que je bouge pour toi, faudra me louer. Mon père jugea qu'au vu des préjudices, ce n'était pas nécessaire. "Comme tu veux. On consigne le délit, mais on ne pourra rien faire."

Bien sûr, il pourrait débusquer la bande en quelques jours, demander à ses contacts à Cassabarata si des trucs bien précis ont été écoulés. Le monde de la petite criminalité est petit. Les indics et les balances ne manquent pas. Mais si on le paye pas, il n'a pas que ça à foutre.

 

Nous sortons du Commissariat et rentrons dans notre voiture dont la vitre latérale est défoncée et brisée. A l'intérieur ou à l'extérieur de cette vitre, dont les brisures parcellent le paysage, la ville et ses mille souffles. Amas de bâtiments sans âmes, de cubes de briques abritant milles histoires personnelles aux complications sans fin. Les repris de justesse, le besoin de justice. L'argent. L'impasse.

 

 

Mohamed Saïd, fait à Tanger, en juillet 2008 

29/03/2009

La femme au taxi

 (*)

 

Il était encore tôt. Le ciel de Tétouan était d'un gris qui lui était habituel en cette saison. Il avait plu toute la nuit, et la ville, qui descendait en amphithéatre sur les flancs du Jbel Dersa, se réveillait doucement, le visage humide. C'est toujours problématique de marcher dans une rue mouilléé à Tétouan, surtout quand on a une valise. Le sol est boueux. L'eau est mal régulée. Il y a des flaques dans les nids de poules du bîtume. Les voitures passent dessus sans se soucier d'éclabousser. J'attendais alors sur le trottoir un petit taxi, qui vint après quelques instants d'attente. Il était déjà occupé par une femme assise, coté passager.

 

Pour ceux qui ne le savent pas, au Maroc, les petits taxis se "partagent", dans la limite de trois places, lorsque l'on va dans la même direction. On peut attapper un taxi vide bien sûr, mais aussi quand il y a une, ou deux personnes à bord, tant que l'on va dans la même direction et que ça ne retarde pas les autres. Lorsque l'on hèle un taxi déjà occupé, il est ainsi de bon ton d'indiquer de sa main la direction vers laquelle on veut aller. ça ne fait pas partager les coûts entre les passagers mais c'est tout bénef pour le chauffeur, qui rentabilise encore plus son trajet.

 

La petite Fiat jaune s'arrêta à ma hauteur, la vitre se baissa, je m'approchai:

-Salam. La parada des taxis pour Tanger?...

-Parada Tanjah? Montes... Me dit le chauffeur, un homme barbu d'une trentaine d'année.

Tandis que je m'installai, avec ma valise, il dit à sa voisine:

-Bon, je t'avance un peu, devant la laiterie. Tu feras le reste de la route à pied.

-Oh, tu veux pas me ramener devant la maison?

-Je t'ai déjà bien avancé, non?

J'intervenais, timidement:

-Tu peux la ramener où elle veut aller si tu veux, je ne suis pas pressé.

-Non, t'inquiètes pas, elle va pas loin. C'est juste une feignante. Elle veut pas monter la pente, c'est tout.

La femme rit d'un rire franc, mais que je jugeais un peu niais. J'avais aussi remarqué qu'elle parlait un peu lentement, comme si les mots étaient lourds à porter pour elle. Elle semblait assez jeune, grasse et potelée, portait une jellabah d'un gris fade, un foulard marron. Je ne la voyais que de dos, j'étais assis derrière, et de son visage, je n'apercevais que la rondeur des joues qui dépassaient. Le voyage se passa dans le silence, et ne dura de toute façon pour elle que quelques minutes. Le chauffeur s'arrêta devant un derb. La femme sortit de la voiture et le remercia. Elle me salua également tout en me remerciant de mon "intervention" de tantôt. Je la saluai de même. Son visage était en effet large, mais assez agréable. Des dents un peu en avant. Un regard un peu trop expressif. Nous la vîmes partir et s'éloigner dans la ruelle, un sac sur l'épaule, dandinant de la croupe comme une poule.

 

 

Ces détails n'avaient en eux-mêmes pas d'importance. Ce sont des détails que j'essaie de me remémorer maintenant, et que je ramène difficilement de mon regard indifférent de ce moment là. Car j'aurais vite oublié ce moment, cette femme, et ce trajet, si le chauffeur, après quelques minutes de silence sur notre route, ne se mit pas à soupirer, l'air navré:

-Louange à Dieu... Louange à Dieu... Louange à Dieu...

Mon silence se voulait apparemment interrogateur, puisque le chauffeur ne manqua pas de m'expliquer l'objet de son malaise, en se tournant par intermittence vers moi.

-Tu sais, on dit qu'on a des problèmes. Le quotidien, les trajets toute la journée, la fatigue, le manque à gagner, la peur de pas ramener à manger aux enfants... Mais on en a aucun. On a pas de problèmes. Walou. Notre vie est douce, mon ami. Notre vie est douce, par rapport à celle de cette femme... A chaque fois qu'il m'arrive quelque chose, je pense à cette femme, et je dis Louange à Dieu... Louange à Dieu... C'est notre voisine dans le quartier, on la connait depuis qu'on est petit. Elle est un peu... pas très dégourdie... Enfin pas très normale quoi. Et c'est comme ça depuis toujours. Elle est née comme ça, c'est Allah, on y peut rien. Je l'aide un peu. Je la transporte gratuitement pour l'avancer sur son trajet. Elle vend des choses au souk, elle mendie parfois... A 16 ans, ses parents l'ont marié. Son mari, qu'est-ce qu'il a fait? Il l'a "percé", lui a fait un gosse, puis il est parti. Il est même pas resté un mois. Sa famille? Qu'Allah Leur Soit une aide. Ils sont pauvres et bêtes. Ils l'ont remarié à un bon à rien. Un poivrot qui la battait pour rien. Il lui ai fait un deuxième gosse, puis il est parti aussi. Ces deux salopards n'ont rien trouvé de mieux que de lui faire deux gosses, et de l'abandonner. Elle est trop naïve. Elle ne demande rien, mais parfois, des gens qui la connaissent, qui connaissent son histoire, qui savent qu'elle est pas très normale et qu'elle a des enfants, font la charité, lui donne de l'argent. On lui donne 10, parfois 20 dirhams... Un jour, quelqu'un lui a même donné 200 dirhams! Elle a fait quoi de l'argent? Elle a tout donné à ses parents, à ses frères et soeurs. Je lui dit: "Pourquoi tu fais ça? Garde ton argent. Gardes le bien, ne le jette pas comme ça. Tu crois que tu vas avoir cette somme tous les jours?" Mais elle ne veut pas comprendre... Elle est généreuse, elle donne tout. La pauvre. "Niya", l'innocence. Mais comment tu peux être généreux avec des parents comme ça? Qu'est-ce qu'elle me raconte, là, il y a quelques jours? (Elle me raconte tout la pauvre, parce que je la ramène chaque matin vers le souk, quand je commence mon travail). Elle me dit que son père la regarde un jour. Puis il lui dit: "Regarde le cul que t'as... Pourquoi t'irais pas te faire baiser?..."

Tu te rend compte? Un père qui dit ça à sa fille? Un père avec une longue barbe? Qui dit ça? Qui dit à sa fille de se prostituer? De se prostituer! On vit dans quel monde?! C'est quoi ce monde?

 

 

Il était rouge d'une indignation sincère. Il secouait la tête, les yeux rougis. Je ne su que répondre, à part des phrases que je ne finissais pas... Il n'y avait sans doute rien à répondre d'intelligent.

Tandis que nous passions devant le Rond Point de "la Colombe", j'essayais de me remémorer le visage et la physionnomie de cette femme que j'avais regardé négligemment. La colombe... Oui, c'était un peu ça. Perdue au milieu de Tétouan.

 

 

Mohamed Saïd, fait à Paris, Juin 2007- Mars 2008

15/03/2009

Inachevé

Je n'ai jamais su terminer les choses que j'ai commencé. C'est un défaut. Je dirais même que c'est sans doute le plus grand...

Je commence par faire la porte monumentale, imposante, ornée de manière magnifique. Je batis les fondations d'un palais à la beauté biblique. Et puis je laisse les pilliers à ciel ouvert. Je pars, courant tout d'un coup vers une autre idée, une autre espérance. En fait, je crois que je fuis l'effort incommensurable que cette idée magnifique nécessiterait, si je la menait à bien. L'idée de la lune, en croissant dans le ciel étoilé. J'en aurais eu l'idée si je n'avais pas eu à échaffauder les lois physiques qui permettent de l'accrocher la-haut. Je n'aime pas les arrières cours, les calculs nécessaires à la réalisation d'une idée.   

Sûrement que si j'avais fait la terre en sept jours, les hommes marcheraient avec des pieds magnifiques, mais avec une tête bâclée. Le ciel aurait des fissures et des trous par lesquels on verrait les coulisses de l'Univers. Les arbres n'auraient pas de branches. Et alors, des oiseaux, sans ailes non plus, n'auraient plus d'endroits où se poser. Les poissons nageraient indéfiniment vers la même direction, car ils n'auraient plus de nageoires. Et un soleil, sans rayons, donnerait au monde une lumière glacée, mate. Voilà sans doute à quoi ressemblerait le monde si je l'avais crée. Une idée magnifique, et inachevée.

 

 

 

Je ne m'en souciais pas plus que ça. Je vaquais à mes occupations de la vie courante avec ma demie conscience, ma demie intelligence, et les carences de ma mémoire. On peut vivre comme ça, et longtemps. J'en suis la preuve. J'avais des opinions. Des phrases et des pensées toute faite, à dire au besoin des conversations du moment. Des théories foireuses basées sur des observations biaisées et réductrices. J'étais quelqu'un de normal, qui travaillait, certes, à un poste inférieur à ce qu'il avait espéré, car il n'avait pas terminé la dernière année de ses études. Mais qui avait une vie assez homogène...

 

 

Un jour, que j'écrivais, comme à mon habitude, des brouillons d'idées, on frappa à la porte. Je me levai de table, posai mon stylo. J'ouvris la porte. Je vis un homme à l'apparence étrange, comme si sa réalité propre tranchait avec le décor de mon pallier. Il portait une combinaison un peu futuriste. Il était de taille et de corpulence assez élancée, blond, des yeux bleus. Après un moment de silence, il entreprit de le rompre, comme s'il était déçu du mien. Je sentais qu'il aurait voulu que je le reconnaisse, et son moment d'immobilité démonstratif, devant moi, n'avait sans doute été fait que pour ça.

-Bonjour, me dit-il finalement, en me scrutant avec une lueur que j'hésitais à prendre pour de la hauteur naturelle et générale, ou pour du mépris personnel.

-Bonjour, répondis-je, un peu surpris...

Je laissais prudemment la porte mi close, tout en la laissant assez ouverte pour ne pas qu'il prenne cela pour de l'hostilité lattente. Il observa encore un instant de silence, puis il me dit:

-Vous ne me reconnaissez pas?

-Heu... Pas tellement... me permis-je de sourire, poliment.

-Je m'appelle Hans.

-Heu... Bonjour, Hans...

Décidément, il fut vraiment déçu de mon comportement.

-Vous étiez beaucoup plus vif quand vous étiez enfant, Mr Mohamed... Vous ne me reconnaissez vraiment pas? Je suis Hans Greftel, le scientifique de la machine Ezton 3.000.

Par bribes, des pans de passé venaient remonter lentement aux sources de ma mémoire...

-Hans Greftel... Oui...

-Vous aviez eu l'idée du siècle, Mohamed... à 12 ans, en plus. Hans Greftel, le scientifique qui construit une machine à remonter le temps... Et qui se téléporte dans la Grèce antique pour voir Platon, et le ramener ensuite dans le monde actuel, pour qu'il regarde où sa pensée l'a amené! Une idée de génie! Et vous aviez fait combien de pages sur ça? Sur mon histoire?

-Oui, je m'en souviens... Mais... Je, ça devenait trop difficile pour moi...

-Difficile? Tout était là, Mr Mohamed! La rencontre de l'initiateur de la pensée, et son résultat!

-J'étais trop jeune pour comprendre l'ampleur de tout ça...

-3 pages pour cette histoire! Pour mon histoire! Et vous avez abandonné!

-Je la gardais pour plus tard... Le temps que je me documente assez sur la pensée de Platon, sur les autres courants de pensées à travers les siècles et...

-Oui! Vous la gardiez pour plus tard, au point de l'oublier!

-Je...

-Vous m'avez laissé là, Mr Mohamed... Vous m'avez abandonné. Moi, qui devait rencontrer Platon. Vous aviez une oeuvre d'envergure toute trouvée et vous avez tout gâché à cause de votre paresse et de votre inconstance!

 

Hans était devenu rouge, écumant de rage. Une peur sourde commença à me prendre. Hans devina tout de suite mon attention de claquer la porte, il mit son genoux en opposition.

-Mais que faites-vous?... Je...

Je reculai, effaré. Il repoussa la porte pour l'ouvrir en grand puis tourna la tête vers l'escalier:

-Allez! Venez tous! Il est là!

Je reculai encore jusqu'au fond du couloir. Tétanisé par cette intrusion aussi inattendue que soudaine. Je ne pouvais décoller mes yeux du pas de la porte par lequel montait maintenant une rumeur qui devenait de plus en plus explicite au fur et à mesure que grondait les pas de plusieurs personnes dans l'escalier. Dans ma torpeur, je restai là, au fond de ce couloir, pris entre furie de fuite et désir de voir. Sûrement aussi, que je n'arrivais pas à donner du crédit à ce que me montrait mon esprit. Ce n'était simplement pas possible. Tout ça... Mais je vis alors rentrer un garçon de 13 ans, le regard haineux. Je le reconnu tout de suite. Anouar, le héros de mon roman inachevé "les 13 travaux d'Anouar". Ses parents avaient été enlevés par une force maléfique, et il était chargé, par un démon, de trouver treize anneaux, répartis dans toutes les villes du globe, Paris, Londres, New York, Shanghai, Oulan Bator, etc. Une histoire qui m'aurait pris des années d'écriture, pour un résultat médiocre. Un homme d'une vingtaine d'années entra également, suivie d'une femme dont la douceur habituelle était altéré par de la colère. Saïd et Asma. Héros d'un roman, "Vendredi", livre auquel j'avais consacré 2 années, avant de m'apercevoir que leur histoire était trop merdique et bien trop fleur bleue. Un roman de jeunesse que j'aurais renié avec plaisir si je l'avais terminé.

Il y avait Jeru, dont la barbe de philosophe grec trainait sur mon pallier. C'était un héros diogènien dans un roman homonyme à celui de Victor Hugo "L'homme qui rit". Il vivait dans le monde contemporain et avait la particulairité de rire de la bêtise humaine. Je devais d'ailleurs le faire mourir de rire à la fin. Concept intéressant mais je n'avais pas assez de connaissance sur le monde grec, et du coup, sur le monde contemporain également. Il y avait Ali, mon héros de "L'homme est droit", l'innocent Ali devenu fou. Qui traversa le désert de la conscience de part en part à la recherche de Dieu. Il y avait Marc, le commercial arrogant devenu sage, ou mort, de "Autoroute", Pierre, du roman "Otage". Tous les héros de mes histoires inachevées, menés par Hans, s'avançaient vers moi, tandis que je reculais, jusqu'à buter contre la fenêtre de la chambre. J'étais au 5ème.

 

-Ecoutez! N'approchez pas! leur criai-je, tendant vers eux, tremblant et suant de peur, le manche d'un balai que j'avais ramassé à terre. Ne m'approchez pas!

Ils continuaient tous d'avancer vers moi, lentement, le regard mauvais.

-Vous nous avez trahi, éructa Hans, qui menait la troupe. Vous nous avez abandonné à notre sort!

-Il a fait de nous des prisonniers! Il nous a emprisonné dans sa décharge de merde! Il nous a mis dans la poubelle de son esprit! entonna Pierre, l'otage.

-Comment je vais retrouver mes parents! pleura tout d'un coup Anouar, le garçon des treize travaux.

Jéru riait à plein poumons de la tournure que prenait les évènements.

-Je réecrirais vos histoires! à tous! Je vous le promets!

-C'est trop tard! grogna Hans.

-Quand bien même tu le ferais, ça ne sera pas la même chose! Tu as imaginé ceci à une période de ta vie, quand tu croyais encore en des choses, quand tu avais encore une beauté et une innocence. Qui racontera notre histoire d'amour si pure, à moi et à Asma, geignait Saïd. Qui racontera, avec la même magie et la même innocence notre histoire à nous, sur ce banc où nous nous rejoignions tous les jours pour parler? Aujourd'hui, tout ça a disparu. Tu te masturbe en regardant des chinoises se mettre tout un bras dans le cul! Comment veux-tu raconter notre histoire? Tu as tout foutu en l'air! Et ça, je te le ferais payer!

-Mais je ne pouvais pas terminer vos histoires... Je ne pouvais pas, je vous le jures! Je n'avais pas la force de le faire! Je n'avais pas la force!

-Tu nous as tué!

-Je vous jures, je n'avais pas la force! J'aurais tant voulu!

 

Il ne restait que quelques centimètres entre eux et moi. Et dans un état de léthargie, d'hébétement total, je tombai à genoux, m'abandonnai à leurs mains, à leur hargne. Il me prirent. Une dizaine de mains me plaquèrent contre le mur. Une dizaine de cris me plaquaient contre ma faute.

-On va faire de toi un être inachevé.

-Coupons lui les bras!

-Enfermons-le dans un mur!

-Je suis médecin, ricana Hans. Cet imbécile a vraiment pensé à tout quand il m'a crée. On va lui ouvrir le crâne.

Jeru riait aux éclats. Marc, le commercial arrogant et cynique soupesait l'idée et essayait d'en maximiser les ouvertures: "ça va chercher dans les combiens, un cerveau frais au kilo? Il doit y avoir des laboratoires qui recherchent ce genre de produits. Je vais faire une prospection"

Chacun me tint un bras, une jambe. On me coucha de force dans le lit. Je me débattai. Criai dans une main fortement appuyée sur mes lèvres. Ils riaient, surtout Jeru, qui n'en pouvait plus. Par la porte, entraient encore des êtres, des héros fugaces d'histoires abandonnées, des hommes, des femmes, des créatures, issues de mon imagination au cours des âges, des êtres que j'avais complêtement oubliés. Ces êtres que j'avais jugés trop inintéressants ou pas assez épais pour faire de bons personnages. Des personnages que j'avais jugés trop inconsistants pour faire de bonnes histoires. Des histoires que j'avais jugés trop légères et pas assez documentées pour faire de bonnes tranches de vies. Des tranches de vies que j'avais jugés pas assez vivantes pour faire une bonne vie. La mienne. Etouffée soudain. Par. Le poids. De ces. Mains. Qui appuient sur mon coeur et. Mes yeux.  

Il ouvrirent mon crâne. Je sentis le tracé rectiligne et régulier du scalpel sur le dessus de ma tête. Et soudain, il y eut un silence.

-ça alors...

-C'est stupéfiant!

Même Jeru arrêta de rire.

-Que... Que se passe-t-il? pu enfin prononcer ma bouche, libérée des mains qui la réduisait au silence.

Hans s'approcha minutieusement du haut de mon crâne.

-Ah, ça. Voilà qui est extraordinaire... Je n'avais jamais vu cela avant.

-Que se passe-t-il?

-Ce qui se passe? Ce qui se passe, c'est que vous êtes aussi inachevé que nous, Mr Mohamed, voilà ce qui se passe!

-Oui... Il manque une partie de votre cerveau! Il y a un grand trou, là.

-ça expliquerais pas mal de choses.

-Il y a un trou? demandais-je, au comble de l'inquiétude.

-Oui. Une partie où il n'y a rien. C'est très étrange.

-Alors... ça veut dire que je suis inachevé moi aussi?...

Anouar s'approcha vers moi.

-ça veut surtout dire que tu disais la vérité. Tu ne pouvait pas...

-Mais... Alors... Qu'est-ce qui me manque, à moi?...

Anouar, toujours lui, m'aida à me relever. Mes créations étaient là, autour de moi. Ils me regardaient.

-Excuse nous, Mohamed. Tu sais, au fond, nous t'aimons bien. Tu nous as crée bon. Peut-être qu'un jour, tu trouveras ta maison. En tout cas, nous avons déjà trouvé la nôtre.

-Peut-être que nous vivrons, moi et Asma, notre amour pleinement. Un amour peut-être niais, mais pur, comme il n'en existe plus que chez les cons.

-Moi, par contre, je te remercie, parce que je m'en paye une bonne tranche, finit de renifler Jeru.

-Allez, je crois qu'il est temps de rentrer, les amis, harrangua un Hans devenu tout d'un coup humain. Rentrons tous, car nous avons enfin trouvé notre destination.

 

Alors tous, en un même mouvement, marchèrent sur mon corps, montèrent, puis entrèrent par l'ouverture de mon crâne. Tous furent aspiré dans ma tête, en un foisonnement de couleurs et de mouvements, et comblèrent ainsi le vide à l'intérieur. 

C'est ainsi que chacun avait trouvé sa place. Tous ces êtres vivraient dans ceux que j'aurais achevés, et je vivrais en eux. J'aurais peut-être la force d'écrire alors ma propre histoire, et de la finir. De l'achever. 

 

 

 

 

Mohamed Saïd, fait à Paris le 15 mars 2009, à 22h07.