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15/04/2009

Cela fait 5 ans que je n'ai pas regardé le ciel (3/3)

 

 

 

Je reprenais ma vie habituelle. En fait, disons plutôt que c'était ma vie habituelle qui me reprenait. Elle me paraissait exangue, exigüe. Le bruit des pas, leur echo dans les couloirs. Le sol. Les chewing gums écrasés. Les fissures du bitûme soulevés par les racines. Les bouches d'égouts. Les merdes de chiens. Le parcours de l'eau que l'on laisse courir dans le caniveau après les marchés. Les bébés dans leur poussette. Les pancartes des mendiants. L'herbe coincé dans les rainures du macadam. Les talons aigulles, les bottes, les chaussures de ville, de sport. Tout revenait en un écho visuel entétant, désordonné, comme si les parois de mon champs de vision étaient devenus trop proches. Tout m'agressait, me poursuivait. Le monde devenait trop petit. La prison du sol. Les barreaux du ciel. Il manquait un truc. La recherche d'une réponse qui ne se trouvait pas sur terre, ni dans ce ciel. Il manquait une dimension. Une dimension à cet espace, à ce monde, mon monde, devenu trop simple, tout d'un coup. Je cherchais. Une autre finitude où mon esprit puisse buter. Et donc. Se reposer. Une sorte de cale à mettre sous les fondations de ce monde, pour qu'il cesse d'être bancal. Pour qu'il cesse de bouger, de trembler, à la recherche d'un équilibre qu'il ne trouvait pas... Rien n'avait changé dans ce quotidien, pourtant. Rien. Si ce n'est que je cherchais désormais cette réponse, cette dimension manquante que je ne pouvais moi-même définir.

J'en étais pas sûr. Je le crois, je commençais à dérailler. Je passais mes journées à guetter le sol, dans l'espérance que de nouveau, dans mon champs de vision, quelque chose me surprenne. Ses sandales. Violettes. Avec des fleurs. Utopie imbécile. Espérance générée par un biais mécanique et hormonal classique, clairement en but avec la probabilité mathématique infinitésimale de voir se réaliser cette dite espérance. J'étais plus sombre que d'habitude au travail. Qui le remarquerait? Les dossiers s'entassaient. Ce n'était plus aussi catégorique de les classer. Le soir, je nettoyais mes chaussures marrons, les déposais au pied du lit. Rituel rigide. Les mailles se défaisaient, doucement, lentement. Ma vie se détricotait. La laine. S'éparpillait entre mes doigts...

Si l'on prenait les mots usuels et habituels que des millions de connards dans ce monde utilisent trop souvent à tort pour exprimer le besoin, naturel certes, mais avant tout primaire et physiologique, de retrouver en urgence les muqueuses accueillantes des conasses qui leur servent de partenaires, on pourrait dire, oui, qu'elle me manquait. Qu'elle manquait. Une absence. Dans l'air, dans la rue, sur le sol. Je n'avais jamais eu la connerie de voir la vie dans une couleur donnée, noire, grise, bleue ou autre. Pour moi, la vie avait les couleurs que mes rétines déchiffraient. C'est tout. Mais ce violet manquait soudain à ma vie. Ce violet rendait tout ce qui traversait mon champs de vision fade. Secondaire. C'était cette chaleur qui irradiait un univers que je croyais naturel, mais que je découvrais soudain, noir, sans étoiles. C'était son évanescence, que ma raison avait du mal à classer, étouffée dans un fourmillement infini de questions muettes, qui donnaient toutes sur des falaises, sur un vide où toutes considérations logiques n'avaient aucun sens. Mais ça ne suffisait pas, de manquer. Pas pour entamer l'édifice. Calmement, il fallait laisser passer les effets de ce processus chimique. Laisser reposer la poussière soulevée. Attendre le temps. Fossiliser le doute. Apprivoiser le mouvement.

Je le pu un temps. Mais je cherchais, toujours. Dans l'arrière cour de ma conscience. Partout. Parmi ces milliers de pieds. Ces milliers de jambes. En mouvement, ou immobiles. Qui montaient ou descendaient les escaliers. Qui passaient aux passages piétons. Qui saturaient les couloirs du métro. Qui foulaient l'herbe des parcs. Je la cherchais, et je cherchais au fond de moi ce qui me poussait à faire cela. Et plus je cherchais, plus je perdais la mesure de mes propres règles. Dans une usure de ma volonté, de ma raison, qui, chaque seconde, jouaient, en équilibre sur une ligne.

 

 

Et un jour, ce qui devait sans doute arriver, arriva. Je ne le su pas tout de suite, parce que c'était la direction habituelle. Mais après quelques temps de marche, lorsque je voulu tourner à gauche, mes pieds m'emmenèrent tout droit. Ils continuèrent à marcher, comme ça, droit devant eux. Je ne le compris pas au premier abords. J'essayais de rassembler ma volonté pour les diriger, mais à mon grand effroi, effroi qui laissa progressivement place à mon habituelle résignation, je me rendis compte que j'avais perdu le contrôle de mes pieds. Ils marchaient, longeant une rue que je n'empruntais jamais, avançaient dans une direction qui était à l'opposée de la mienne. Ils marchaient, de leur démarche habituelle. Calmement. Posément. Ils ne s'arrêtaient pas. Je fixai mes pieds pendant leur mouvement, ces pieds, qui ne m'appartenaient plus. Me demander pourquoi? Où? Suivre le mouvement, simplement, puisqu'il ne restait que ça. Marcher.

Nous traversâmes une place. Je dis nous. Pour moi et mes pieds. Nous descendîmes l'escalier, nous passâme le tourniquet de la station de métro. Mes pieds dévalèrent le couloir et ils attendirent, sur le quai. Montèrent dans la rame lorsqu'il arriva. Après six stations, ils se mirent en mouvement pour descendre. J'aurais pu accrocher le pilier, comme ça. Voir la réaction. Mais je ne fis rien. Rien qui ne puisse troubler maintenant cette marche. Peut-être que je trouverais, au bout de celle-ci, une réponse...

Cette irresponsabilité me remplissait d'une inquiétude et d'une jouissance mêlée. Perdre le contrôle. Contrôler sa perte. Quelle différence au fond. Nous prîmes encore un couloir, un tapis roulant mécanique, un escalator. Nous nous retrouvâmes dans une vaste salle, où le vent froid entra. La clameur des conversations mêlées. Roulement des valises traînées. Le roucoulement des pigeons zigzagant parmi les jambes. Une musique de trois notes, suivi du son d'une voix féminine mécanisée indiquant l'arrivée d'un train. Une gare. Mes pieds se dirigèrent vers les quais. Vers les trains. Nous nous postâmes devant la porte d'un wagon. Et nous montâmes. Une inquiétude sourde qui recommençait à me prendre. Partir? J'essayais de nouveau de rassembler ma volonté, et de nouveau, j'abandonnais.Il était trop tard, sans doute. Les portes coulissèrent et se fermèrent en un claquement sec. La moquette, cerclée de languettes métaliques. Les valises. Les pieds des passagers qui allaient et venaient. Les genoux des gens assis. Le mouvement lent et somnolent du train, le balancement des corps, le bruit métalique du voyage. ça dura plusieurs heures. Et puis après un autre arrêt, comme il y en avait eu d'autres durant le trajet, les portes s'ouvrirent. Mes pieds m'entraînèrent vers la sortie. Me menèrent hors du quai, hors de la gare. Un village de province. Peu de monde, une grande place sur laquelle se plaquait les rayons d'un soleil contrarié par les ombres et que l'on devinait incliné. Lorsqu'après quelque temps de marche, j'entendis la mer, je compris. Oui, c'était ça. Elle aimait la mer. Elle aimait le contact du sable sur la plante de ses pieds. Elle aimait le vent sur ses cheveux. Elle ne pouvait être qu'ici. Sur cette plage longue, déserte, grise. Contemplant la ligne fine qui sépare les deux gris de la mer et du ciel. Elle ne pouvait être qu'ici. Souriant d'une plénitude douce. Alors mes pieds traversèrent rapidement la rue, dévalèrent le petit escalier qui descendait vers la plage, s'enfoncèrent dans le sable. Le défilement des petites dunes, cassées par le passage de mes pieds. Quelques pierres, des bouteilles en verre, couchées. Les traces que je laissais derrière moi, et que le vent s'empressait de combler, lentement. L'effort de cette marche. Le sable mouillé. Puis sec, dur. Traverser ce parcours, le regard perdu parmi ces millions de grains de sable. Regarder passer devant soi ces grains de sable. Puis le sol mouillé. Soudain, un frisson me parcourut violemment. Le contact glacé de l'eau sur mes pieds. Une vague vint rapidement à leur rencontre, les noya un instant, et recula, retirant le sable sous leur plante. Cela faisait comme si c'était la terre entière qui reculait... Mes pieds continuaient à marcher, aspiré par la respiration de l'eau. Puis la même vague revint, un peu plus haute, fendue en deux par ma présence. L'eau glacée mouilla progressivement mes genoux, ma taille. Je grelottais, mais nous avancions encore. Oui, elle ne pouvait être qu'ici, dans ce monde minéral qui lui ressemblait tant. Là où les choses ne s'en tenaient qu'à leur fragile équilibre, qu'à la rigidité fondamentale de leur existence. Des particules chargés de sel, de gouttes très fines. La sensation de froid disparut lorsque l'eau arriva au niveau de ma poitrine. Les vagues étaient grandes et brusques. Le goût du sel, dans ma bouche, ce sel, dilué dans l'immensité de cet océan noir, et qui emplissait maintenant mes yeux. Je les fermai. Puis les rouvris sous l'eau. Une vague m'enroba encore sous sa hauteur. Puis le calme du fond. C'est alors que je la vis. Elle était là. Ses cheveux flottaient doucement dans cet espace pur, hors d'atteinte des vagues brutales au-dessus de nous. Elle ne pouvait être qu'ici. Au bord de cet Océan. Là où commence l'infini. Elle avait un regard serein. Elle souriait. Elle regardait vers le ciel. La surface de l'eau brillait de marbrures étincelantes. Et le monde commençait à s'embuer. Elle me regardait. Le monde s'effaçait. Le monde devenait trouble, puis blanc. Dans cette pièce blanche, nos deux regards disaient des choses que des mots ne pouvaient pas contenir. Et dans mon coeur aussi, je sentais une sorte de débordement, quelque chose expulsée presque violemment, cette paix diffuse, cette réponse qui épousait le vide de cette pièce. Elle me regardait avec un sourire et une douceur qui en devenait douloureux. Elle me prit tendrement dans le creux de ses bras, en me caressant les cheveux, doucement. Et le monde s'embuait. Le monde devenait blanc. Tout blanc.

 

 

 

 

 

Du sable et de l'eau salée.

Des lumières, bicolores, qui flottent en suspension dans l'air.

Des mains me prennent par la nuque, et le sable, mouillé, grince sous les pieds. J'imagine qu'ils ont tous des sandales violettes avec de jolies fleurs. Et j'ai presque envie de rire. Oui, j'éclate de rire. Des mains me portent. L'agitation alentour me souffle. Suivre des yeux les lumières qui tournent, qui tournent, lentement. Entendre les bruits sourds de l'agitation. Ils me parlent, crient vers moi, et je ne les entend pas. Des pieds m'entourent. Nombreux. Des bottes, des chaussures, qui appartiennent à des hommes casquées, des gens en blouse, des passants, qui crient, parlent, chuchotent, regardent vers moi, inquiets. Ils ont enfin compris que tout se passe ici... Tout se passe ici... Vers le sol. Ce sol, siège de cette gravité qui m'avait prit et sur lequel repose, sans espoir, donc serein, tout rêve brisé, tout destin destructuré, toute feuille morte, toute pierre lancée avec élan, toute promesse d'éternité. bref tout ce qui est cassé, tout ce qui est lucide. C'est vers le sol que l'on revient toujours quand il s'agit de se reposer. Peut-être qu'il le comprenait, lui. Dans ce brouillard, sa tête casquée approche de la mienne. Un pompier. Je sens son doigt sur mon cou. Le poul. Il me parle. Il met sa main encore. Il me parle. Je fixe son casque. Je fixe un point sur son casque. Il me parle. Et puis soudain. Derrière lui, derrière tous ces visages tournés vers moi...

 Le ciel... Bleu. Uniforme. Nu... Non. Je n'aurais pas dû...

Mon regard essaie de s'accrocher à quelque chose où s'accrocher, quelque chose tangible, de vrai, de brut. Rien. Il se disperse, perdu, dans ce ciel immense et sans fin, mon regard bave, saigne, comme l'encre sur un buvard. Dans n'importe quelle direction, ne sachant où aller. Un trou infini, immense, béant. Siège de tout ce qui n'existera jamais. Siège de toute mes illusions auxquel j'ai cru, à cause d'elle. Le ciel...

 

 

Non, je n'avais rien raté en cinq ans.

 

Mohamed Saïd, fait à Paris, commencé en mars 2007, terminé en avril 2009.

A Sana G.

Commentaires

ça m'a rappelé des vieux souvenirs. J’avais des lunettes hideuses que je m’empêchais de mettre dans la rue, du coup je me forçais à regarder par terre. Je sentais les regards enjoués des passants sur cette gosse qui marche en regardant ses pieds. Ce fut pénible au début et ensuite de plus en plus drôle, cela m’amusait.
J’ai changé de lunettes plusieurs fois ensuite, mais je finissais toujours par les trouver hideuses, je voulais continuer à regarder mes pieds. J’ai arrêté le jour où j’ai commencé à mettre des lentilles. J’ai relevé la tête pour scruter les visages des passants et là encore ce fut une obsession. Je scrutais les visages, faisaient parler les passants en mon for intérieur et ne baissais jamais mes yeux effrontés devant leurs regards interrogateurs. C’était drôle ! :)
Maintenant encore, quand je suis un endroit que je découvre pour la première fois, je prends du temps pour habituer mon regard au sol, dès lors je ne suis jamais dépaysée que je recommence à scruter les visages.
Très joli texte que j’ai eu tout le plaisir de lire de haut en bas…

Écrit par : houdac | 25/04/2009

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