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15/04/2009

Cela fait 5 ans que je n'ai pas regardé le ciel (2/3)

 (*)

 

Dans la rue, à la sortie du travail, il y avait toujours cette agitation de pieds qui sortaient des bureaux à la hâte, comme aspirés par un appel d’air venu du dehors. Liberté provisoire, celle d’échapper pour quelques douze heures à l’esclavage tertiaire et retourner rapidement poser son derrière et sa fatigue morale dans un fauteuil pour vider sa tête devant une serie merdique et des infos lyophilisées.

Des paquets de chaussures monotones attendaient je ne sais quoi, couraient je ne sais où. Des chaussures noires, beiges, marrons, noires, noires, beiges, beiges, noires, bleues, beiges; se pourchassaient comme un troupeau sans tête, la marche encadrée par les aspérités de la ville. Et puis alors, j'ai vu un truc. Parmi ce flot de chaussures uniformes et le clapotis des pas. Des sandales. Violettes. Avec des fleurs. Tentaient de se frayer un chemin parmi les autres chaussures, marrons, beiges, beiges, noires, beiges, marrons, beiges, noires, noires. Fallait forcément être conne je m'étais dit. Et ne pas le faire exprès.

Autour, des talons féminins claquaient sensuellement et bruyamment leur existence. Les pas de ces sandales violettes effleuraient à peine le sol, sans bruit, flottant presque au dessus du bitume. ça ne paraissait pas réel. Il y avait juste cette marche hésitante qui cherchait le chemin sans insister, sans s'imposer. Qui semblait explorer l'espace et le temps plus intensément qu'un laborantin de mes deux scrute une plaque de verre en vue de corroborer les observations faites jusqu'alors pour démontrer, qu'en effet, les bactéries ne portent pas de strings dentelles. Cette intensité et cette fragilité, au milieu des pas pressés, tranchait radicalement avec la civilisation. Les sandales violettes avançaient doucement vers moi. Un peu trop vers moi... Elle ne regardait pas devant elle, mais je le su trop tard, quand je reçu le choc de son corps contre le mien.

-Oh, pardon Monsieur! Je suis vraiment désolé!

Une voix fine. Et désolée, effectivement. Des mains frêles, époussetant doucement une jupe rose un peu flottante qui cachait des genoux finement dessinés, et arquées de cet insupportable regret sincère, comme seuls peuvent en témoigner les crétins sans personnalité.

-Vous ne pouvez pas regarder devant vous, non?

Mon impatience envers les insignifiants a toujours été naturelle, j'y peux rien. C'est ça, ou leur raconter la vie depuis le début. Et j'ai pas le temps. Silence. Elle se crispait, la conne. ça se voyait au mouvement brusque de la pointe de son pied droit.

-Je peux vous retourner le reproche, Monsieur. Vous regardiez pas devant vous non plus il me semble.

Silence. C'est vrai, concédons lui ça. ça équilibrera les responsabilités, je l'entendrais moins et ça lui fera quelque chose à raconter pendant 3 heures à sa copine Tiffany.

-Vous avez raison, en effet. Je regardais autre chose.

Elle parut un moment désorientée, ne s'attendant pas à ce revirement.

-Ah? et quoi donc?...

-Vos sandales.

-Oh, ah oui?

Dans sa voix, cette trop prévisible vanité.

-Oui. Je dois le dire. C'est les chaussures les plus ridicules que j'ai jamais vu de ma vie.

Je m'attendais à une bordée d'insultes qui me laisserait aussi indifférent qu'un commercial me vantant les mérites d'une mutuelle aux mensualités réduites.

Mais... J'ai entendu un rire.

 

 

 

 

 

 

Elle était couchée sur l'herbe... Sous mes doigts, ses pieds fins, que je massais avec une machinale tendresse... Je voyais dans son visage la satisfaction calme que je lui procurais. Les yeux fermées, le visage tourné vers le ciel, elle écoutait le clapotis reposant de ce parc, les voix des enfants lointains qui s'imaginent des aventures, les appels intermittents des parents, les rires et le bruit des ballons, le bruissement presque imperceptible des arbres sous le vent lent. Ses sandales violettes. Eparpillées à quelques pas de là. Ses pieds étaient nus, fins, beaux et doux. Ses jambes, repliées vers moi, mettaient sous la lumière d'un soleil apaisant, des cuisses que cachait à peine une jupe... Lorsqu'elle rouvrait les yeux, elle les posait sur moi, avec une tendresse que seuls des êtres comme elle pouvaient me faire ressentir. Elle était belle. D'une beauté presque impossible. Puisqu'innocente. Elle restait là, le regard intensément tourné vers le ciel, tandis qu'assis moi-même à ses pieds, je la regardais regarder.

-C'est tellement beau... soupira-t-elle.

Je continuais à lui caresser tendrement les pieds. Elle me regardait faire, avec un sourire mutin. Ses yeux, baignés d'une plénitude évidente, laissèrent passer une interrogation qui ne dura rien, mais que je pu déceler. S'aidant de ses coudes, elle se releva bientôt doucement vers moi. Un filet de cheveux devant sa bouche, mue par le petit vent, et qu'elle balaya sur le coté, amusée. Elle se tint en face de moi, et elle me dit, après un silence:

-Pourquoi tu ne regarde jamais le ciel?

J'eus un petit sourire étonné, un peu déçu aussi que notre communion silencieuse, qui se fondait bien dans l'atmosphère de ce parc, prennent ainsi fin. Il y a toujours quelque chose que je regrette, doucement, lorsque je me sens obligé de traduire une sensation ressentie dans un cadre donné, différent à chaque fois, par un son. Elle s'était habitué à mes longs silences. Peut-être aimait-elle cela en moi. Je ne sais pas. Pour moi, le bruissement d'un arbre disait plus de choses qu'un mot. Et il y avait dans ma tête des choses, des impressions, des idées qui faisaient comme des aurores boréales. Pour les partager avec d'autres, il fallait arrêter le mouvement, découper, saucissonner cette aurore et la mettre dans des boites en carton. Des mots. ça gâchait tout. Mais j'essayais.

-Et bien... Je ne regarde pas le ciel parce que je n'en ressens pas le besoin... Je n'en ai pas envie, tout simplement.

-Mais pourquoi tu n'en a pas envie?

-Et bien je sais pas... Ressens-tu le besoin, toi, de regarder ce qu'il y a sous terre? De creuser à chaque fois, pour voir? Le ciel est pour moi un trou béant qui n'apporte rien. C'est un océan où les gens espèrent respirer comme ils n'ont jamais respiré ailleurs, mais où ils courent se noyer. Le ciel est le sable mouvant de l'esprit.

-Mais c'est totalement irrationnel comme raisonnement... Tu devrais essayer de lutter contre cette peur... Pourquoi n'affronterais-tu pas un jour cette maladie?

-Je ne cherche pas à me défaire de cela, bien au contraire... On se dit malade que si l'on veut guérir d'un mal. Mais moi, je ne veux pas "guérir" de cela. Je suis déjà guéri. Crois tu qu'on peut guérir de sa lucidité?

Elle parut dubitative, mais ça n'enlevait rien à l'aspect enjoué de son visage. Elle me regarda soudain d'un air entendu, complice, et replia ses jambes pour se relever, tout en me faisant signe de rester assis. Lorsqu'elle fut debout, de sorte que je devais lever la tête pour la voir, elle me dit:

-Regardes moi.

Je gardais mon sourire, pour ne pas montrer ma lassitude.

-Regarde moi... Essaye...

-Non.

-Fais le pour moi. Regarde moi.

L'herbe était un peu pliée à la place qu'elle avait laissé. Je pouvais voir la silhouette de son corps, de ses jambes, sur cette herbe pliée... Oui... Tout était devant moi... Tout...

-Je ne veux pas.

-Tu ne le ferais pas pour moi?... On serait tellement heureux si on regardait le ciel ensemble, tous les deux...

Ses pieds nus, sur l'herbe froide. Il y eut cet instant de flottement, de silence.

Et puis je lui pris la main.

-Je préfère te regarder toi... Tu es mille fois plus belle que le ciel... Et je peux te prendre dans mes bras, toi...

Elle se mit à rire, et s’effondra sur moi en me serrant dans ses bras. Je la plaquais au sol. Nous rîmes en nous embrassant. Elle se serra contre moi, très fort. Sa main douce parcourait mon épaule, ma nuque...

C'est à ce moment là que j'ai su que nos appels allaient continuer comme si de rien n'était. Que nous nous parlerions avec toujours le même plaisir. Oui, c'est à ce moment là que j'ai su que notre histoire serait belle et simple. Et puis que tout allait commencer à s'espacer. Que l'on commencerait à se trouver des excuses pour ne plus se voir autant. Que nous commencerions à ne plus tellement nous manquer.

C'est à ce moment là que j'ai su que j'allais devenir un souvenir, un nom mal mémorisé, un ex, comme tant d'autres, un point de parcours pour cette femme à la recherche de l'homme parfait, idéal. Que j'allais devenir un homme anonyme dans le futur. Un nom sur une liste. Un souvenir transparent, entaché de ce sentiment d'inachevé. Un homme qui, tel un chewing gum, s'était vidé de sa saveur au fur et à mesure qu'on le découvrait, et avait perdu tout son goût. Elle dirait à son amoureux du moment: "J'ai eu pas mal d'ex bizarres. l'un était trop possessif, l'autre était trop près de ses sous, l'autre ne voulait pas regarder le ciel". ça ne m'attristait pas. Sans doute allait-elle devenir la même chose pour moi: Il y aurait eu l'ex matérialiste, l'ex qui n'aimait pas mon auteur préféré, l'ex trop possessive, l'ex qui croyait pouvoir me changer... ça ne m'attristait pas, non. C'était dans l'ordre normal des choses. L'habituation à l'effet d'un stimuli nouveau finit toujours par décroître. C'était normal. ça ne m'attristait pas...

Elle s'était blotti au creux de mes bras. Alors je l'ai serré, très fort, très fort. Je lui ai embrassé l'épaule avec tant de force, retenant mes larmes, qu'elle s'en étonna. Elle me regarda, une interrogation douce et souriante dans le regard, remonta tendrement mon menton de ses doigts et colla doucement ses lèvres sur les miennes, caressant ma joue avec un amour incommensurable dans le geste.

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