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15/04/2009

Cela fait 5 ans que je n'ai pas regardé le ciel (1/3)

  (*)

Du sable et de l'eau salée.

Des lumières, bicolores, qui flottent en suspension dans l'air.

Des mains me prennent par la nuque, et le sable, mouillé, grince sous les pieds. J'imagine qu'ils ont tous des sandales violettes avec de jolies fleurs. Et j'ai presque envie de rire. Oui, j'éclate de rire. Des mains me portent. L'agitation alentour me souffle. Suivre des yeux les lumières qui tournent. Ils ont enfin compris que tout se passe ici... Tous se passe ici...

 

 

 

 

Mon nom ne vous intéressera sûrement pas, alors passons à la suite. Ma taille? Mon poids? Le nombre de mots dont je connais la définition? Ça fait bien longtemps que je ne m'en soucie plus. Un jour, alors que je n'existais pas, j'ai ouvert des yeux, j'ai vu des choses et je n'existais déjà plus. La vie est comme une gifle qu'on se prend avant de retourner au néant. C'est de l'agression caractérisée: on se prend une claque dans la gueule et après, rien.

Le montant de mon compte en banque? Mon adresse postale? Le nombre de capitales de pays que je connais? Je m'en soucie plus non plus depuis assez longtemps. Nous sommes des amas de cellules qui se sont divisées durant toute notre vie pour donner le morceau informe que nous sommes: 90% de vide, dont la présence dans l'univers a autant d'importance qu'une pierre dans le désert de Gobi. Demandez à la pierre si elle s'y connaît en peintures cubiques. On s'en fout. Des nomades se torchent avec. Et youplahou, le vent fait des tourbillons.

 

Je fais du 43. Mes chaussures sont en cuir, avec des lacets. Je trouve ça plus classe. J'adore mes chaussures. Elles sont marron clair. Je les nettoie chaque jour, et je fais bien. Si vous voyiez la gueule des chaussures que je croise chaque jour... Les gens n'ont aucun respect pour leurs pieds, à croire qu'ils n'existent pas pour eux, à croire qu'ils n'ont aucune reconnaissance à devoir à leurs pieds. À croire que c'est grâce à leur cul qu'ils peuvent marcher. Le jour où ils sauront que tout se passe en bas, au niveau du sol, ils avanceront peut-être enfin dans leur vie...

Cela fait cinq ans que je n'ai pas regardé le ciel.

Croyez le ou pas je m'en tamponne comme de votre dernier tampon. Je n'étais pas en prison, ni dans une grotte. Je l'ai fait par choix.

Le jour où j'ai su que je ne pourrais jamais toucher le ciel, j'ai compris le mensonge et l'illusion d'un tel toit. Tout se passait en bas. Le ciel? Refuge du rien, du vent. Une autre sphère... Pas notre échelle. Cinq ans de lucidité.

Je vois pourtant déjà les ploucs qui croient me prendre en pitié. Voix geignarde: "Mais comment peut-on se priver du ciel ! Le ciel, c'est beau... C'est bleu... ça invite au rêve, au voyage, ça nous permet de nous évader, de nous dépasser" et autres conneries du genre.

Dis leur que j'ai pas le temps. Je ne me prive pas de. Je me libère de. Grosse nuance. Pendant ces cinq années, j'ai regardé le sol, et j'ai été heureux... Tout ce que lisaient mes yeux, je le prenais. Je pouvais le toucher. Je contrôlais ma vie: Je pouvais saisir une pierre au sol. Je pouvais prendre un stylo sur une table. Je pouvais caresser le visage d'une femme… Le ciel, quand bien même j'y mettrais tout mon bras, je n'y saisirais même pas un nuage. Quand on fait cette division du monde, on sait ce qu'est vivre et ne pas vivre. Le ciel est le siège de ce que l'on ne vivra jamais. Et pourtant, des gens perdent leur temps à essayer.

 

La vie de mes pieds était intéressante.

Tous les jours, lorsque je me réveillais, mes pieds se posaient sur le sol, me traînaient dans les chiottes où j'allais pisser. Puis dans la salle de bain où j’allais me laver. Je leur enfilais des chaussettes bien pliées, des chaussures que j'avais pris soin de nettoyer la veille. Puis mes pieds me sortaient de chez moi. Ils descendaient l'escalier, attendaient un moment que ma main daigne tirer la porte. Puis ils marchaient dans la rue en un claquement qui se fondait avec celui des autres pieds.

Je m'étais longtemps émerveillé de ce miracle... Marcher... Déjà, savoir qu'à peine 5% de la surface d'un corps en contact avec le sol pouvait porter un building aussi haut... Mais marcher... Sans tomber. Deux pieds se relayant le poids d'un corps avec une telle précision, une telle synchronisation, une telle maîtrise... Le fait que je puisse maîtriser cet équilibre me ravissait, et me rendait fier de marcher... Si, si.

Il y avait toujours dans la rue le même ballet des autres pieds pressés: ils passaient, se dépassaient, s'arrêtaient, se poursuivaient, évitaient des merdes de chiens, s'agglutinaient en paquet devant des cinémas, se faisaient face avec patience quand leurs propriétaires se parlaient ou se roulaient des pelles, attendaient un peu, écrasaient des cigarettes, furetaient dans l'espace à la recherche d'un nouvel espace, d'un nouvel équilibre. Souliers, baskets, tennis, bottes, bottines, mocassins, escarpins, espadrilles, belles ballerines, sandales scandales... Une faune bigarrée prenait d'assaut la rue. Claquant bruyamment leur suffisance contre le bitume, ou chuintant leur délicatesse discrète, chaque chaussure chantait sa musique, sa plainte. On peut reconnaître le caractère d'une personne rien qu'en écoutant le rapport de son pied avec le sol. Ville dans la ville. Les pieds parlent, et c’est la partie la plus sincère du corps. Les chaussures communiquent entre eux, se regardent, complotent dans votre dos. La pointe indique toujours l'objet du désir. C'est connu: au resto, si la meuf en face de vous dirige négligemment son pied vers la sortie, cherchez pas. Vous allez dormir sur la béquille.

 

Dans le métro, mes deux pieds faisaient comme un V pour laisser passer le pilier métallique. Il y avait toujours par terre quelques ronds de chewing gums écrasés. Des jambes fatiguées dont les propriétaires étaient assis. Un journal sous un siège.

Lorsque la porte du train s'ouvrait et que je descendais, je voyais la marche, le fond des rails, les cailloux noircis par le gasoil. Puis le bitume en gomme de la gare. Mes pieds s'engageaient ensuite dans de longs couloirs, parmi la clameur des centaines de pieds qui se dirigeaient dans la même direction.

Tous ces pieds, leurs propriétaires les ignoraient royalement... Peut-être avaient-ils raison... On ne se l'avoue jamais assez: on ignore ses pieds parce qu'ils nous empêchent de voler. Parce qu'ils nous rappellent que nous sommes incarcéré au sol à perpétuité… Je vous zespik: Dans 10 ans, oui, à force d'économiser, à force de travailler, vous allez évoluer, vous pourrez acheter la dernière voiture de sport qui sera à la mode à ce moment là (Ou même une Q7 d'occaz, vous vous dites que vous vous en lasserez jamais de celle-la... ), vous vous dites que vous pourrez flamber sur la Cote, que vous pourrez enfin vous acheter votre maison dans le sud, vous pourrez enfin quitter cette région de merde, vous pourrez vous serrer de la dindounette à foison, vous pourrez enfin être reconsidéré par tout ceux qui vous connaissent, vous pourrez enfin élever vos enfants dans la paix d'un havre doux, vous pourrez enfin être heureux, votre vie pourrait enfin être...

Et paf.

Retour à la case gros naze.

Durant ces cinq années, j'ai été le spectateur impuissant de ce terrible spectacle : Le sol était le siège de la gravité. Chacun voulait s'élever, regarder vers le haut, toucher des sphères plus ou moins hautes selon son ambition. Mais tous finissaient par se tasser doucement vers le sol.

A chaque fatigue, à chaque faiblesse, à chaque épreuve, la gravité finissait toujours par tout prendre: les pieds, les jambes, les mains, la lumière, les rêves, puis enfin. Le regard. Laissez un pan de vous à la gravité: elle le gardera toujours. Jusqu'à ce que vous lui donniez de nouveau un pan de vous. Vous luttez, vous espérez. Mais la gravité vous prend ce que vous lui donnez par fatigue.

Schizophrénie des gens : leur esprit était vers le ciel, vers leur espérance. Et ils ne savaient même pas ce qui se passait à leurs pieds. Il aurait fallu que leurs panards passent dans le 20 heures pour qu'ils se rendent compte de leur existence. Et encore. On est aussi loin de nos pieds que nous le sommes d'un pays en guerre, à feu et à sang, où il n'y a aucun membre de notre famille. Les gens se figurent qu'ils pourraient voler. Qu'en fait, ils volent... Mes pieds au sol? Oh, ça? C'est rien. Je vole. Puis ils tombent plus bas que terre quand ils s'aperçoivent que ce n'est pas le cas... Que ça n'a jamais été le cas. Le sol revient à eux avec l'acuité horrible de ses chewing gums écrasés, de ses merdes de chiens, de ses feuilles moisies et décomposées. Le sol leur rappelle que c'est ici qu'ils posent leurs pieds.

La gravité avait pris mon regard. Je l'avais choisi.

Mon champ de vision s'arrêtait aux abords des cuisses humaines, des roues de voitures ou de troncs d'arbres. Les seuls êtres humains que je voyais en entier, c'étaient les clochards assis sur leur carton contre le mur des avenues; parfois quelques ivrognes couchés à même le sol, qui gémissaient leur folie.

Et mes collègues de bureau.

Je travaillais au 3ème sous sol d'une compagnie sans renommée. Archivage des documents. La pièce était blanche. Quelques cartes postales, des photos de sales gosses. Je pointais au badge, et c'était parti: Je fais des photocopies. Je fais des tampons datés. Je classe des dossiers. Je récupère des dossiers. Je donne des dossiers. On me donne des dossiers. Je range des dossiers. J'ouvre des dossiers. Et sur le dossier. Je pose mon dos scié.

Un travail à la con, comme ce jeu de mot, et aussi enrichissant qu'un investisseur misant sa fortune sur les ventes de fourrures à la plage de Boucau. Je n'avais jamais eu d'ambition dans la vie. J'avais appris à ne plus en avoir. Je me sentais bien ici. Les collègues étaient sympas. Ils me ressemblaient un peu, même si comme tout le monde, ils rêvaient de leur vie qu'ils n'auraient jamais... Vivre et ne pas vivre. Je vivais, moi, puisque tout était devant moi. Quand on avait compris ça, on avait compris une grande chose.

Ce jour-là pourtant, sans doute aurais-je dû sortir cinq minutes plus tard du bureau. Rien ne serait alors arrivé.

Commentaires

Je regardais dans le ciel, quand j'ai découvert que depuis l'automne, les arbres avaient des feuilles jaunes, en hiver, il n'en avait plus, et là, en printemps, ils commencent à avoir des feuilles vertes.
Je me suis rendu compte que le temps passe si vite! C'est bien aussi de regarder le ciel, mais sans trop rêver :P

Quand à mes pieds, c'est une autre histoire!

Écrit par : Maestro Amadeus | 26/03/2009

Et pourtant vous avez une belle terrasse et un pseudonyme "heureux"!

Écrit par : kalimate | 25/04/2009

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