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14/08/2008

Premiers contacts

Premier contact

Comme si je découvrais mon pays pour la première fois. ça me fait toujours ça au début. Et puis je m'habitue. Quelque chose en moi réemerge peu à peu... J'avais déjà senti cet air, cette odeur de brulé... J'avais déjà vu ce paysage... J'avais déjà écouté des bruits de conversations dans cette langue. J'étais déjà venu ici. Quelque chose en moi me le rappelle... Lente adaptation qui durera quelque jours, lorsque mon cerveau marocain reprendra les commandes. Pour le moment, à travers la fenêtre, je regarde le zoo. Regard de l'étranger qui juge, qui jauge, qui jaze interieurement le sous développement. Regard décalé d'un mec débarqué de France qui compare l'incomparable. Regard du nouveau né, de l'étranger que je suis encore pour quelques jours. Je boie la différence qui éclabousse la vitre. Je juge. J'observe. Je compare. J'essaie de comprendre. Je fais des analyses à la con. Je cherche des solutions. Bref, je suis perdu...

Le bruit régulier du train. A travers la fenêtre, défile le film de la vie. La pellicule mouvante de la vitre montre d'abord des champs, des pistes, des poteaux electriques, des maisons isolées, puis des quartiers. Zone péri-urbaine ou péri-rurale de Casa. Le soleil est dans sa phase descendante et ça donne une superbe couleur orangée, même sur les décharges, qui étire mon âme de nostalgie. Il y a encore des champs, des pistes, et des camionnettes qui se secouent dessus. Et puis il y a des murs, tout le long de la voie ferrée. Il y a des maisons sales et tristes. Il y a des pannonceaux "maisons à vendre" qui vous foutent le cafard et qui vous font demander qui pourrait acheter dans cet endroit étiré entre deux folies. Il y a des gosses qui jouent au foot. Il y a des gens assis sur des murets, le long de la voie, qui discutent en regardant passer le train avec défiance. Il y a le soleil qui frôle les premières maisons et cette lumière orange, transparente, qui envahit le coté exposé des murs... Empruntes de feux d'ordures. Ombres étirées...

Il y a deux heures et demi, j'achetais des journaux chics dans un kiosque de l'aérogare d'Orly Sud. Il y a deux secondes, je regarde des gosses assis contre un mur sale qui regardent passer le train. Il y a deux jours, j'achetais un joli pull de 40 euros au H&M de Créteil Soleil. Dans une semaine, je regarderais ma tante ramener des morceaux de bois sur son dos pour alimenter "l'ayenour", le four à pain. C'est ce que vous apprennent les premiers contacts. Oublier ses références. Oublier les habitudes de ses sens. Renaître et apprendre, devenir une page blanche, pour écrire à nouveau. On a pas tous les jours cette chance.

Aéroport Mohamed V, changer à Ain Sebaa. Casa approche. Au fond, les tours jumelles. Le minaret de la Mosquée. Et le soleil qui se couche entre eux.

Chambre 14

De passage à Rabat, à l'Hotel d'Alsace. 50 dirhams la nuit. Des murs fissurés. Des meubles en bois fatigués. Un lavabo sale. Je me doutais bien que les draps ne devaient pas être changés tous les jours, mais tant que je ne trouvais pas de traces suspectes, ça m'allait.

Coincé dans une impasse, ce petit hôtel est situé à quelques encablures de Bab Rouah, centre animé de la capitale. Ce n'était pas le centre des affaires mais j'aimais bien cette agitation populaire au pied des imposantes murailles de la ville. J'étais venu de France la veille au soir par Casa et j'avais passé la nuit ici. En sortant le matin pour mon premier jour au pays, le Maroc m'apparaissait enfin au grand jour, dans toute l'acreté de ses pots d'échappements, dans toute la cacophonie de ses klaxons, dans toute l'agressivité de ses hurlements de moteurs de car et de ses chansons populaires. J'avais beau être dans la capitale, la vie grouillait. Je voyais des gens marcher. Mais ce qui attirait le plus mon attention étaient leurs blessures, leurs cicatrices, leurs imperfections... C'était si flagrant que je m'en étonnais honteusement... J'étais encore dans cet état d'adaptation, de flou entre mes deux mondes... Mais c'était vrai... En observant le bitûme irrégulier de l'avenue qui commençait à brûler par la chaleur du midi, il me semblait que si j'y trébuchais, mon front erraflerait le sol avec une violence décuplée. Il me semblait que si je tombais sur ce bitume, l'impact de mon front sur le sol serait plus fort, plus long... Il me semblait que si j'étais renversé par une voiture, l'impact de son pare choc metallique sur mes jambes, sur mon foie, serait plus destructeur...

En France, je vivais dans une sorte de cocon permanent... Tout ce qui pouvait errafler, blesser, avait été émoussé, apprivoisé par des années d'expériences douloureuse du contact avec la nature et de ses aléas... Ici, au bled, la tendance naturelle des choses à écorcher l'Homme n'était pas encore maitrisé... Rien n'était sous cellophane. ça donnait cette sensation brute que l'on touchait au plus près des vraies choses, de la nature, de l'essence même de la vie... Mais aussi que tout pouvait potentiellement vous blesser. Les rues. Les véhicules. Les arbres. Les choses. Les gens. Et je sentais que le malheur n'était jamais loin. Jamais loin... J'avais ce sentiment étrange que si un accident m'arrivait ici, je mourrais deux fois plus fort.

Retour sur terre

Elle est indépendante. Je suis possessif. Elle est tolérante. Je suis jaloux. Elle est sociable. Je suis solitaire. Elle aime renouveler l'eau de sa vie. J'aime y croupir.

Je l'ai senti soulagée quand elle m'a dit qu'elle ne voulait pas continuer. J'ai trouvé ça dommage parce que je me disais que ça aurait pu être bien. Et puis j'ai ressenti du vide, comme si on débouchait un trou dans mon coeur, et que s'y écoulait toute ma vie. Elle chantonnait "I feel good" à tue tête. Elle était soulagée. Moi, en regardant par la vitre de la voiture, je me remémorais des vers de Prévert. Il pleuvait ce matin là Barbara. Tu t'en souviens? Tu souriais. ravie, ruisselante. Ne m'en veut pas si je te tutoie. Je dis tu à tous ceux que j'aime. Quelle connerie la guerre.

Quelle connerie d'être venu ici. Je m'étonne à chaque fois. Il pleuvait dans cette ville aussi. Un orage m'avait réveillé le matin. Il y avait un orage à l'intérieur de ma tête. Chaque goutte d'elle ruisselait sur les parois intérieures de mes murs. Mais l'érosion ne prendra pas cette fois. L'important était de se débarasser d'un rêve. De se débarasser d'une espérance. J'avais refusé de comprendre. Alors je devenais lourd. Comme peut l'être un homme qui a peur de perdre, et qui perd, à cause de cette peur. J'étais venu chercher des réponses. Je les ai trouvés. Passons à autre chose, m'étais-je dis froidement, avec la cécité d'un homme qui a l'habitude. Mais pourquoi faire illusion?...  

Dans le parc

Dans le parc, je regarde les hommes marcher. Ils ont la tête crevé de rêves. Mes histoires se ressemblent tous. Un rêve dont la bulle éclate. Je m'habitue. Je m'habite et me tue un temps.  

A coté de moi, le marchands de confiseries est assis sur l'herbe. Il a les yeux baissés. Les cheveux fatigués. Il se gratte la tête, puis tend une cigarette à un homme aussi usé qui le lui demande et qui passe. Qui en a à foutre de ses bonbecs, de ses cacahuètes et de ses sachets de graines de tournesol à la con? Les seuls clients qui viennent le voir lui demande sèchement une marlboro, lui donnent deux dirhams et se cassent. Cours de marketing en direct. Ne parle plus jamais à la conscience, Saïd. Parles à l'inconscient. Les seules merdes qui marchent dans le monde sont celles qui vous prennent par les couilles: cigarettes, alcool, sécurité, drogue, fesses bombées, café, pouvoir. Ne parles plus jamais à une personne, Saïd. Parle à l'animal. Fringues, parures, voitures, maquillages, opération pour rallonger le zgueg ou remplir les seins de carton, maisons de vacances, dentistes. Ne fais plus cette connerie de parler aux gens.

C'est excessif, je sais. Je suis pas d'humeur. J'ai envie de me mettre dans le trafic. J'ai envie de me **************. J'ai envie de me prendre une balle entre les côtes. Je fais le geste à chaque fois avec mon doigt, du vide à la poitrine. J'ai envie de décevoir. J'ai envie de m'allonger sur le sol et crier. 

Des murs sales et écorchés. Une fissure. Un trou dans mon coeur, ou un vide. Seul. Seul au monde. Je suis au mauvais endroit, au mauvais moment, au mauvais temps, au mauvais taxi, à la mauvaise avenue, au mauvais hôtel, à la mauvaise période, à la mauvaise pétasse, au mauvais fils de pute, au mauvais car, au mauvais coeur. Dans le parc, le temps suspendu à la merci de son réveil, je regarde les hommes marcher. Ils ont la tête crevé de rêves. Il est 10 heures. Je n'ai rien à faire. Je suis assis sur un banc. J'étais venu changer de ciel, de terre, d'air. J'en manque. Il pleut.

Le vendeur à coté de moi enroule machinalement des morceaux de papiers journal et y déverse des cacahuètes. Des gens viennent encore lui acheter une cigarette... Ne parles plus jamais avec les gens, Saïd. Parles avec la mer... Oui, avec la mer... Je me lève et va vers la mer...

J'ai envie d'océan. J'ai envie qu'une vague froide me recouvre et me bouscule comme à la plage du Cap Spartel. J'ai envie que l'Atlantique glacée coule à la place de mon sang. J'ai envie d'ouvrir mon esprit et le laisser à l'air libre... J'ai envie que le vent caresse mes rêves à l'intérieur. J'aimerais que la lumière entre dans ma tête, là où aucune lumière n'est jamais rentré. J'aimerais faire sécher le sang de mes rêves à l'air libre...

Mohamed Saïd, fait à Paris le 20 avril-24 mai 2007.

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