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14/08/2008

Lâcheté collective

Après notre déjeuner au restaurant associatif de la Maison des femmes de Darna*, nous remontions péniblement, sous la canicule lourde et habituelle d'un début d'après midi d'été tangérois, la pente de la rue de la Liberté , au coeur de la ville. Il était 14 heures sur la rue penchée. Soleil vertical. Moiteur des pots d'échappements. Clameur des passants. 

Nous vîmes soudain, aux abords du fameux Hôtel El Minzah, un grand attrouppement qui nous parut de plus en plus agité au fur et à mesure que nous approchions.

-Une bagarre! Une bagarre! plaisanta l'amie qui m'accompagnait.

Malheureusement, elle ne croyait pas si bien dire. A quelques pas de la porte du célèbre établissement, et au milieu d'une foule agitée par des cris de panique, d'appel à la raison, un homme tenait à bout de poing un autre homme qui saignait abondamment de l'arcade sourcilière. Ce dernier se débattait violemment, tentant de se soustraire à la prise de son agresseur, en vain. Du sang dans ses yeux, sur son poignet par lequel il s'essuyait. Il suppliait l'autre de le lâcher, mais l'autre le tenait contre le mur avec plus de force encore, lui ordonnait avec une rage violente de pas bouger, regardait autour de lui frénétiquement, semblait attendre.

Les scènes de bagarres ne sont pas inhabituelles ici. Et en général, quand il y en a une, on regarde, mais on ne tarde jamais sur les lieux. On apprend à tout bon citadin marocain de se mêler de ses affaires, de ne pas s'interposer quand il y a un problème dans la rue, sous peine de voir ceux-ci se retourner contre soi. Deux gars se foutent sur la gueule? Passe ton chemin. On  dépouille un gars devant toi? Passe ton chemin. Un homme frappe sa femme dans la rue? Passe ton chemin. On dévalise une voiture? Passe ton chemin. Dans les quatre cas, tu te prendras un coup de poing dans la gueule, un coup de couteau dans l'intestin, on t'accusera de draguer une femme mariée, on dira que tu es en fait un complice. Tu iras te plaindre à la police? Ils te demanderont pourquoi tu voulais faire leur travail. Pourquoi tu voulais faire le héros. Tu voudras témoigner parce que tu as vu un truc? Tu seras convoqué par la police. On te demandera de témoigner aujourd'hui, puis demain, puis demain. De venir presque chaque jour au commissariat, alors que tu travaille, et ne tirer aucune reconnaisance de cet acte citoyen, sauf d'avoir le statut de "chekam" (indic, balance). Et les policiers se serviront des informations que tu leur donne pour monnayer leur travail auprès des victimes. Tu resteras plusieurs semaines avec cette affaire dans les doigts. Tu passeras sans doute aussi au tribunal. Sans compter les représailles des mafias locales. La police te protègerait?

Bref, on dit ici: "Lfara9, lfala9". littéralement: "le "séparant", le fou". Je m'en offusquais un temps. Mais les histoires que me racontaient mes oncles ou des personnes de bonne foi, qui se sont retrouvé dans une merde pas possible à cause de leur bonté, m'ont fait penser que c'est vrai, des fois valait peut-être mieux passer son chemin...

Mais je sentais pourtant qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas. Une tension immense traversait la foule, et on sentait bien que son immobilisme était forcé. Les portiers de l'Hotel Minzah, qui gardaient l'entrée et paradaient fièrement d'habitude avec leurs costumes, étaient littéralement barricadé derrière la porte du Palace, ainsi que tout le personnel, apeuré. Pas un seul policier en vue. Des passants qui, comme moi et mon amie, s'arrêtaient et constataient l'impuissance de cette foule. Et devenait partie prenante de cette impuissance collective... 

-Mais c'est dingue!... Pourquoi personne n'intervient? Ils sont tous là en train de regarder! s'exclama mon amie.

Nous comprimes bientôt pourquoi. L'agresseur avait dans son poing une lame de cuter. C'était avec cette arme qu'il avait tailladé le visage de sa victime. .

Je me rendis alors compte que j'assistais à une scène presque irréelle. Irréelle parce qu'elle se tenait en plein jour, dans l'un des coins les plus fréquentée de la ville, devant une cinquantaine de personnes hypnotisées, fascinées, formant un demi cercle parfait autour du drame. Irréelle parce que nous regardions, tous, sans rien tenter, les tentatives désespérées d'un homme ensanglanté pour se défaire d'un homme enragé qui le mutilait. On avait peur de cet homme, car s'il a pu viser l'oeil, s'il a pu en faire usage de son cuter, en plein jour, dans l'une des rues les plus passante de la ville, c'est qu'il n'avait plus rien à perdre...

Vous êtes un enfant, une mère de famille ou un type lambda qui passait par là. Vous êtes le gars impressionné ou le mec blasé qui a vu ça 100 fois. Vous dites, d'un ton navré: Makayn Makhzen fe dek blad! (Il n'y a pas de police dans ce pays), vous pestez contre l'incurie des autorités, vous passez votre chemin en faisant genre "Encore le truc habituel" ou vous restez là, skotché par le spectacle, vous criez, pleurez en voyant le scène, vous tonnez contre le fait que personne n'intervienne, vous faites tout ce que vous voulez. Mais à partir du moment où vous assistez à cette scène, vous êtes responsable de ce que vous faites et de ce que vous ne faites pas. Vous faites partie de cette foule qui regarde, passivement. Vous êtes 1000 personnes contre une, mais vous aurez toujours peur, vous, de souffrir, de payer pour l'inactivité des autres. Vous vous dites: Pourquoi les autres n'interviennent pas? Ils étaient là avant moi pourtant, quand ce n'était pas encore grave. Ils ont plus de responsabilités que moi. J'y serais bien allé mais est-ce qu'on m'accompagnerait? Et si personne ne venait me seconder? Si la dynamique que je veux créer pour les séparer ne marchait pas? Me prendre un coup de couteau dans la jugulaire, juste pour une bataille entre deux drogués? Je prendrais pour mon compte toute la rage de l'autre? Putain mais je ne faisais que passer, c'est pas de ma faute si cela arrive!

Voilà comment fonctionne la lâcheté colective, et comment fonctionnait la mienne, puisque je n'étais pas au dessus des autres. Vous pouvez faire mourir de peur 1000 personnes face à vous si vous pouvez potentiellement en faire souffrir une seule. C'est le B.A ba du pouvoir. Et à cet instant même, cet homme qui secouait sa victime en sang en le menaçant de son cuter tétanisait, autant de surprise, d'incompréhension, que d'effroi, l'assistance qui formait ce demi cercle presque parfait autour du mur de l'Hôtel, en gardant une distance de deux trois mètres. Les voitures qui passaient s'arrêtaient devant la scène, ceux derrière qui ne la voyait pas klaxonnaient à tout rompre. Embouteillages des corps et des voitures. Klaxons, cris, hurlements, sifflets d'arbitre des gardiens de voitures, chaleur caniculaire sur le sang, la sueur, la poussière. Chaos indescriptible.

-Putain, mais on va pas rester là à rien faire?! Viens Saïd, on va voir au carrefour, y a toujours des policiers la-bas. Qu'est-ce qui foutent sérieux?!

Je la suivai. Nous remontâmes à la hâte la rue jusqu'au Consulat de France. Nous vîmes alors enfin arriver 3 policiers. Ils étaient littéralement guidés par la foule vers les lieux de l'agression, chacun montrant du doigt la direction et les enjoignant de se presser. Ils marchaient d'un pas assuré, nous dépassaient rapidement. Mais lorsqu'ils virent de loin la scène et qu'on leur expliqua que l'agresseur avait un couteau, ils s'arrêtèrent net. Puis à notre plus grande surprise, nous les vîmes rebrousser chemin!

-Putain, mais c'est incroyable de voir ça!!

La foule eut les mêmes élans que mon amie. Ils les enjoignaient d'intervenir, que ce gars allait tuer l'autre s'ils n'intervenaient pas. Mais ils ne voulaient rien entendre: "Nous, on attend les renforts! On y va pas comme ça. Vous nous aidez même pas en plus!!"

Et ils restaient devant les murs du Consulat... Eux aussi, ils n'avaient pas envie de risquer de prendre un coup de couteau pour une paye de 300 euros par mois, et pour séparer ce qui semblaient être des "chemkar", des drogués errants...

Nous revinmes alors vers le mur ensanglanté du Palace pour voir où en était la situation. Quatre soldats de l'armé, sûrement en faction à quelque pas de là, avaient pris l'affaire en main. Ils entourèrent l'homme au cuter... Puis ils s'approchèrent, doucement, doucement, en apostrophant l'agresseur. Ils étaient suivis par la foule qui osa enfin franchir le périmètre tacite de la peur. Puis l'un des soldats l'attrapa violemment. Les trois autres l'immobilisèrent, lui firent lâcher son arme. La foule avança vers la scène dans le même élan que les soldats, tenant le fou qui se débattait. Libéré de la peur d'être touchée, elle envahit enfin le "blanc" qui les sépéraient des protagonistes. Après quelques minutes de confusion, la situation était maîtrisée. Une cohue impressionnante suivit en masse les soldats qui descendaient la rue en trainant les deux bagarreurs... Un bouchon monstre et les klaxons. Une circulation des gens et des véhicules qui reprenaient difficilement, une foule encore hagarde du spectacle, car s'en était un...

Alors c'est ça? me disais-je... On écrit des articles bien pensant sur un blog, on réagit avec rage face aux injustices de l'actualité? On donne pompeusement son avis sur un thème donné, avec la grandiloquence de celui qui a lu 15.000 rapports? Et lorsqu'il s'agit de réagir face à une situation dramatique, qui se trouve devant nous, il n'y a plus rien? Nous qui défendons nos idées vaillamment, qui ne soupçonnons pas une seconde que l'on réagirait sûrement si on était témoin d'une telle scène. Nous resterions muet lorsque la situation exigerait une action? Serions nous tous, peuple, journalistes, bloggeurs, intellectuels, attablés aux cafés, commentateurs, nous, qui aimons critiquer, dénoncer les injustices, faire des chansons ou des poèmes contre, sommes nous tous, les personnes qui forment cette foule autour du drame? Vous regardez Al Jazeera, des enfants morts en Afganistan, vous bavez de rage, vous dites que nos gouvernements ne font rien. Que ce sont des lâches. Mais qui sont vraiment les lâches? un soldat israélien peut bien fusiller devant vous un enfant, près du mur de l'hotel Minzah à Tanger. Qu'est-ce que vous allez faire? On a tous de belles idées, mais au final, on veut tous sauver sa peau. On se dit qu'il est préférable, pour le futur, de sauvegarder nos vies pour une lutte future, et non dans une cause perdue d'avance où l'on risquerait de souffrir pour rien. Ce raisonnement est sûrement le bon, est sûrement sage, mais alors comment continuer à parler si on est pas capable d'agir? Quelle crédibilité ont nos valeurs si on les oublie lorsque l'on voit un objet contendant? Je mélangeais un peu tout, mais je n'arrivais pas à ne pas avoir honte.

Nous arrivâmes au Sour Maâgazine lorsque la sirène d'une fourgonnette bleue retenti. C'était sûrement une journée ordinaire.

Mohamed Saïd, fait à Tétouan le 12-14 juillet 2007, à 02h28

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